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Les organisations économiques populaires (OEP) se sont élargies significativement au Chili à partir de la mise en place de l'autoritarisme politique, du libéralisme économique et d'une dégradation accélérée de la situation sociale qui s'instaure en 1973. L'auteur développe dans cet article l'apparition d'une nouvelle réalité économique et pose des questions sur la validité de l´économie politique traditionnelle et les rôles que pourraient jouer les OEP dans un développement alternatif.
I. DE L´EXPERIENCE SURGISSENT DE NOUVELLES QUESTIONS.
A d'autres occasions (1) nous avons décrit l'expérience des organisations économiques populaires (OEP), ses origines et les motifs de sa constitution, le processus d'élargissement du phénomène et les différentes étapes de son evolution en rapport avec les conjonctures économico-politiques nationales; nous avons réfléchi sur son identité en tant que nouveau mode d'organisation et d'action, et nous avons également formule une typologie des differéntes formes organisatrices.
Les questions principales qui ont attiré notre attention, et qui ont constitué les thèmes de différents débats, se sont centrées sur la potentialité transformatrice de ces organisations dans les processus économiques, politiques et culturels du pays. Celle-ci continué à être la question cruciale qui découle de l´expérience des OEP dans la réflexion théorique; mais la difficulté est que sa formulation large permet de trouver des réponses exclusivement générales, il est donc nécéssaire de poser aussi des questions spécifiques poui pouvoir trouver des réponses plus précises.
Jusqu´à maintenant, l'aspect général de la discussion sur les OEP s´étail centré sur un élément simple qui consistait à déterminer le degré passager oti permanent de ces reponses organisatrices, en tant que phénomène social relativement nouveau, complexe et héterogène. Les OEP représentent-elles un fait transitoire qui répond à une situation de crise conjoncturelle prolongée, ou bien constituent-elles un phénomène étroitement lié au modèle économico-politique que les a engendrées - et par conséquent sa durée sera égale à celle de ce dernier - enfin ne s´agit-il pas plutôt d'un processus innovateur destiné à aller au-delà des conditions actuelles - elles sont alors porteuses de comportements, de valeurs et de relations nouvelles - d'un système d'action actuellement en phase germinale, se développant dans des conditions économico-politiques extrêmement adverses?
La clarification du thème semble avoir progressé plus au niveau de la conscience collective des sujets qui participent à ce processus d'organisation, que parmi ceux qui font une analyse de l'extérieur en fonction des préoccupations politiques à court terme. Les trois hypothèses, ou points de vue, qui ont servi d'approche au processus des OEP, et que plusieurs ont consideré comme s´excluant réciproquement, ont été démontrées dans la pratique comme étant des éléments partiels d'une conception unique. A vrai dire, chacune des trois est porteur d'une partie de la réalité:
a) sans aucun doute les OEP sont une réponse populaire au problème de la subsistance et de la crise économico-sociale qui touche fortement les habitants des bidonvilles et les travailleurs (hypothèse minimale);
b) il s'agit aussi, compte tenu de l'actuel contexte institutionnel et économique qui a entraîne le repli des formes traditionnelles de l´organisation populaire, les OEP sont une réponse adaptée aux circonstances et continuent à faire partie du mouvement des travailleurs. Elles constituent un moment de l´histoire dans l´organisation sociale des classes dominées (hypothèse intermédiaire);
c) les OEP sont en plus porteuses de valeurs solidaires, de créativité populaire, de construction dans la pratique d'une plus grande liberté et autonomie, de rapports sociaux démocratiques et participatives, de tout ce qui s'oriente vers la construction d´un nouveau mode de vie, d'une structure sociale différente et d'une transformation historique profonde (hypothèse maximale).
Pour comprendre et pousser efficacement ce processus d'organisation, il est indispensable de dépasser les visions partielles, et de voir dans chacune des OEP existantes –et dans le processus d'organisation d'ensemble- la présence simultanée des trois niveaux de sa réalité, qui ne sont pas des hypothèses mais des potentialités partiellement concrétisées.
Une telle direction, qui permet de résoudre le débat précédent, dépend de l´expérience qui se renouvelle sans cesse et ne s'arrête pas devant les doutes ou les perplexités théoriques engendrant de nouvelles questions. Les OEP peuvent-elles s'assimiler à d'autres formes coopératives et autogestionnaires, dépasser leur origine centré sur une stratégie de survie et atteindre un niveau de reconnaissance quant à son apport réel dans une stratégie alternative de développement?
Cette question est liée à la précédante. Le caractère transitoire, ou permanent, de l´organisation des OEP est contenu dans la question générale des potentialités transformatrices que possèdent toutes les formes d'organisation et d'action. Neanmoins, c´est une question qui nécessite une réponse spécifique et nouvelle, qui ne peut pas découler de la précedente, mais qui doit être théorisée à partir de l'expérience. Nous essayerons une première approche théorique et tenterons ensuite d'arriver à la conjoncture actuelle.
II. UN DEVELOPPEMENT ALTERNATIF EST NECESSAIRE.
Pour aborder ce thème il est nécessaire de définir et de redéfinir certains concepts implicites de la question. Le propos n'est pas ici de traiter en profondeur un thème aussi vaste que celui du développement. Neanmoins, notre objectif est de proposer un changement d'approche, qui permettra de comprendre clairement le problème et le type de réponses que nous recherchons.
Qu'une stratégie alternative de développement soit nécessaire est évident à la lumière des stratégies connues et appliquées. Ce qui est indispensable est que l´alternative ne soit pas seulement appliquée à la stratégie, mais aussi au développement poursuivi. Tout deux sont en réalité liés, dans la mesure où un développement différent, quant à son contenu et à ses formes, ne peut pas être obtenu par les voies traditionnelles; de la même manière l'application d'une stratégie nouvelle ne peut pas conduire aux mêmes effets, mais à un type de développement différent.
Selon la conception traditionnelle la plus répandue, le développement découlerait d'un processus d´industrialisation, qui suppose à la fois une accumulation substantielle de capital, et des forces propulsives qui soient les entrepreneurs ou I´Etat (ou une combinaisson des deux), et qui agissent en tant qu'agents organisateurs des activités productives les plus dynamiques. Dans la réalité concrète le développement est plus que cela et différent de cela; mais c´est une façon de synthétiser ce qu'on entend par développement, et plus particulièrement dans les pays où il n'a pas lieu et qui aspirent à l´atteindre.
Pour ne pas entrer dans un exposé terminologique et conceptuel sur ce qu'est ou n´est pas le développement –et qui nous conduirait au même résultat par un exposé plus long-, nous considérons plutôt ce que nous désirons comme idéal de société du point de vue de son potentiel économique. A ceci donnons le nom de développement. Probablement nous imaginons une societé dans laquelle les besoins de base de chacun soient déjà satisfaits; dans laquelle les aspirations et d'autres nécéssités plus «raffinées» puissent aussi être satisfaites; dans laquelle il n'y ait pas de chômage forcé, mais une utilisation pleine et efficace des ressources humaines et matérielles; avec les individus liberés des formes de travail les plus pénibles; des rapports sociaux intégrateurs et la suppression de I'exploitation des uns par les autres; une société dans laquelle il y ait un niveau elevé d´éducation, une amélioration de la santé, un milieu cultivé, un système performant de communication sociale, un equilibre écologique et social, et une qualité de vie supérieure. (2)
III. LE DEVELOPPEMENT N`EST PAS L`INDUSTRIALISATION, MAIS UNE AMELIORATION DE LA QUALITE DE LA VIE.
Même si nous faisons abstraction des doutes que nous avons sur la réalisation de ces objectifs dans les sociétés industrielles, il faut se demander si les pays sous-développés peuvent parcourir cette même voie en affectant les ressources disponibles en relation avec une accélération du processus d´industrialisation. Seulement dans ce cadre, nous pourrions maintenir pour nos sociétés l'association entre l´idée de processus de développement et d´industrialisation.
Mais ce n'est pas difficile de s´apercevoir que donner la priorité à l´industrialisation nous éloigne plus encore que cela ne nous rapproche du développement tel que le concevons. Il est facile de le constater au regard de chacune des caractéristiques que nous avons notées. En effet les axes principaux de «l´industrialisme» ne se sont pas orientés vers la satisfaction des besoins de base, mais des nécessités plus sophistiquées et qui ont besoin des intrants productifs plus élaborés et complexes. Une politique orientée vers la satisfaction des besoins de base devrait donner priorité à l´agriculture et à la production animale; au bâtiment; au services en relation avec la satisfaction des besoins alimentaires, de logements, de santé, d'éducation et de communication de toute la population. L´industrialisme prend un sens une fois que les besoins de base de la population sont raisonnablement satisfaits. Telle est l´expérience des sociétés industrialisées les plus équilibrées. Si l´objectif est d'avoir un peuple bien alimenté, avec une bonne santé, cultivé, bien informé, qui habite dans des logements décents, il faut orienter la production et l´activité économique en fonction de ces objectifs et ne pas attendre qu´ils soient le résultat d'un effet d'entraînement du développement industriel, après avoir transféré préalablement, pour leur accélération, des ressources de la campagne à la ville et des autres secteurs productifs vers I'industrie. Ajoutons en passant, que par la production en série et standardisée propre à I'industrie, on obtiendra difficilement cette variété de produits capables de satisfaire les motivations et les goûts personnels différents. Cet objectif serait plus sûrement atteint par un artisanat moderne employant une technologie appropriée.
L´industrialisation n'est pas non plus une voie efficace pour la création d'emplois et le plein rendement des facteurs de production. De tous les secteurs, l´industrie est une des branches qui occupe la moindre quantité de force de travail par unité de capital; et à partir d'un certain niveau d´industrialisation plus le degré d'industrialisation de l´économie augmente, plus la proportion des personnes employées dans l´industrie par rapport au total de la population active est faible. Par contre, ces mêmes secteurs, s´ils s´orientent plus directement vers la satisfaction des besoins essentiels augmentent par conséquent leur besoin de main-d'œuvre. Dans des sociétes où le capital est rare et la force de travail abondante, donner la priorité aux activités intensives en capital qui utilisent peu de main d'œuvre est à l´évidence une utilisation inefficace de I'ensemble des ressources et ne cherche pas à maximiser le développement.
Nous pouvons obtenir des conclusions semblables en analysant les autres éléments du développement désiré. L'expérience nous montre que I´industrie n´est pas une source d´intégration sociale mais de conflits; que l´industrialisation n´élimine pas I´exploitation des travailleurs; et que les sociétés industrielles se font remarquer par de croissants et gráves déséquilibres écologiques, démographiques et sociaux. Dans la plupart des cas on peut pas associer le développement de l´éducation, la santé, la culture, les communications et l´amélioration de la qualité de la vie avec l´industrialisation moderne. Dans nos situations de sous-développement, il semble que les potentialités économiques peuvent mieux se développer en décourageant un certain type d'industrie (impôt spéciaux, restriction des crédits, etc...), en stimulant la production des secteurs primaires et tertiaires, et en réservant à la petite industrie et à l'artisanat les catégories de production dans lesquelles ils peuvent fabriquer des produits de qualite à des prix qui ne sont guère plus élevés que ceux des produits industriels eux-mêmes.
Ceci ne nous amènerait pas à une société plus archaïque et plus atardée –comme le prétendent ceux qui s'opposent au développement alternatif-, mais elle pourrait nous amener à des niveaux de vie très avances, si son évaluation se fait en fonction de la qualité de vie atteinte. Réfléchissons, à titre d´hypothèse seulement, aux situations suivantes:
a) Envisageons un dévéloppement conscient et qualitatif des communications effectué par transfert des ressources. Dans I'industrie automobile, par exemple, il pourrait nous conduire à une situation dans laquelle les créations d'excellents moyens de communications rendraient inutiles l´utilisation de plusieurs automobiles et moyens de transport.
b) Un développement qualitatif et quantitatif du secteur de l´éducation effectué par le transfert des ressources financières utilisées par I'industrie d'armements ou par une serie d´industries produisant des bagatelles, conduirait à une société d'hommes plus cultivés dans laquelle la demande de tels produits diminuerait et où l´utilisations des mitrailleuses et d´armes serait très basse.
c) L'affectation dans les secteurs de la santé des ressources d´un certain nombre d´industries chimiques, pourrait conduire à l´émergence d´une société constituée de personnes en meilleure santé qui consommeraient moins de produits chimiques et pharmaceutiques.
Certes, ces exemples ne doivent pas être pris á la lettre mais plutôt comme une anticipation dialectique face à une probable argumentation contraire.
IV. LE DEVELOPPEMENT N´EST PAS UNE ACCUMULATION DE CAPITAL, MAIS UN ACCROISSEMENT DU SAVOIR PRATIQUE.
Simultanément à la dissociation du développement et de l´industrialisation, il est nécessaire de distinguer le développement du processus d'accumulation de capital auquel il est habituellement identifié. En réalité, cette identificatión est une conséquence du rapport de cause à effet établi entre le développement et l´industrialisation, dans la mesure où le processus d'industrialisation a besoin d'une accumulation et d'une concentration importantes de capitaux aux mains des entrepreneurs privés ou de l´Etat.
L'espace limité de cet article ne nous permet pas de nous arrêter à l'argumentation analytique nécessaire pour préciser exactement le rapport existant entre développement et capitalisation. Nous nous limitons à soutenir qu'une société n'est pas développée parce qu'elle dispose de capitaux abondants, mais parce qu'elle a réussi à étendre les potentialités des sujets économiques qui la constituent, en élargissant le champ des activités productives, commerciales, technologiques, scientifiques, etc... Cela requiert des biens économiques concrets et des ressources matérielles et financières appropriées; mais plus important encore, est le développement des capacites humaines, l'apprentisage des façons de faire et le degré de diffusion sociale, des connaissances scientifiques et technologiques disponibles, l´accumulation d´informations croissantes et complexes, l´organisation efficace des activités par des sujets qui ont utilisé les ressources socialement disponibles. Une société peut être provisoirement dotée d´abondantes ressources en capital, el cependant ne pas expérimenter un développement mais au contraire un appauvrissement réel dans la même période, et celles qui lui succèdent, si de telles ressources ne sont pas utilisées avec suffisament d'intelligence, de rationalité et d'efficacité. Plutôt que des capitaux, le développement a besoin de la formation de nouveaux comportements, d'attitudes et de conduites déterminées, d'un degré croissant d'organisation sociale rendu nécessaire par la multiplication des informations et la complexité des structures qui caractérisent la société moderne. Les propos de K. E. Boulding à ce sujet soni éclairants: «Même s'il est très difficile de définir le développement en tant que quantité, il existe un large consensus sur la manière dont processus de développement peut être reconnu. Celui-ci consiste en un accroissement du savoir-faire et du capital, ce qui implique une augmentation de la complexité des structures de la société. (...) Dans ce processus, l'accumulation de capital physique non humain joue un rôle important, mais beaucoup plus importante est l'accumulation du capital à I'intérieur du système nerveux humain et de «connaissances» chez les individus; c'est-à-dire, le proccessus d'apprentissage lui-même. Le développement est plus qu'un processus d'apprentisage. Il ne comprend pas seulement une accumulation de toute sorte de biens, une accumulation de capital dans un sens simple. Il consiste à développer de nouveaux biens et surtout à développer chez les individus des connaissances pratiques et un savoir-faire qui n'existaient auparavant. Il n'est pas non plus absurde de considerer l´nsemble du processus d'accumulation de capital comme étant essentiellement un processus d'apprentisage, entendu non seulement dans le sens d'une connaissance humaine fondamentale, mais également dans le sens d'un capital physique constitué réellement par une connaissance humaine imposée au monde physique». (3)
V. LES SECTEURS POPULAIRES COMME LES SUJETS PRINCIPAUX DU DEVELOPPEMENT.
Une fois dissocié le développement du processus d´industrialisation et de l'accumulation du capital, on comprend que les agents moteurs du développement soient des sujets différents des entrepreneurs capitalistes ou de la bureaucratie étatiste; en tout cas que ces deux derniers ne soient pas les seuls impliqués dans cette tâche. L´expérience historique des nations développées permet de dire qu'il est possible de parler d'un véritable dévéloppement que là où la société dans son ensemble –tous les groupes et catégories compris- bénéficie du dévéloppement tout en contribuant une façon ou d´une autre, à I'engendrer. Autrement dit, l´acteur réel du dévéloppement n'est autre que le peuple dans ses différentes catégones et différents groupes fonctionnels.
En réalité, c´est la tentative «d´ccélérer le développernent» dans les pays sous-développés ou «en voie de développement», en sautant certaines étapes, qui dans d'autres contextes avaient créé les prémices culturelles et sociales de la croissance, qui a fait croire que certains agents privilégiés étaient les porteurs du développement. Ceci a ouvert I'espoir qu'en s´appuyant sur ces groupes plus modernes et dynamiques, il serait possible de promouvoir le développement en général. Mais le résultat de ces politiques a été qu'une partie réduite de chaque nation sous-dévéloppée s'est modernisée pendant que l'autre partie la plus grande, est restée stagnante ou même a regressé. Ainsi, la séparation s'est accentuée entre «deux mondes» à l´intérieur de nos sociétés: Le monde des «intégrés» qui ont accés aux biens et services de la vie moderne, et le monde des exclus et marginalisés. La ségregation entre ces deux groupes tend de plus en plus à se globaliser en touchant le champs économique, politique, culturel et territorial. (4)
Cest précisement cette ségrégation sociale qui est une des caractéristiques les plus marquantes du sous-développement d'une société. Etant donné I'existence des ces «deux mondes» si inégaux et separes, il est évident qu'aucun indice ni paramètre, qui ferait la moyenne entre les deux sítuations (revenu par tête par exemple), ne pourrait être consideré comme un indice du développement. Par contre, le principal indice du sous-développement d´un pays est l´ampleur (pourcentage de la population touchée et dégré de pauvrété) qu'atteignent l'exclusion et la marginalité sociale, économique, politique et culturelle.
Nous arrivons ainsi à une conclusion décisive: la condition fondamentale pour démarrer un processus de développement n'est pas de pourvoir en capitaux une classe entrepreneuse (5) ou un organisme étatique, mais de réduire l´espace de marginalité et d´exclusion. Et si c'est par là que peut et que doit commencer le développement (d´où son caractère alternatif évident), on arrive à la conclusion que dans cette phase les principaux agents du développement ne seront autres que les exclus et marginalisés: les habitants des bidonvilles, les paysans, les ouvriers, les techniciens et professionnels qui sont la force de travail d´un pays.
Si nous unissons maintenant cette conclusion à la précédente, concernant la nature du développement, nous pouvons comprendre qu´un tel processus consisterait, au moins dans ses phases initiales et pour une période prolongée, à un élargissement des capacités humaines, du savoir-faire, à l'améliorations de l´information, à l'élargissement des capacités de gestion des activités économiques rationnellement organisés, par les différentes couches et groupes sociaux qui forment le monde actuellement dominé.
VI. LES ORGANISATION ECONOMIQUES POPULAIRES EN TANT QU´ACTEURS D´UN DEVELOPPEMENT ALTERNATIF.
Dans la perspective d'un développement nouveau et différent, il est possible de comprendre le rôle que peuvent jouer les OEP, le mouvement coopératif, les entreprise autogestionnaires de travailleurs et l´économie solidaire en générale. Il importe de préciser, en abordant cette question, que personne ne pensé que ces organisations sont les seules ni même les facteurs décisifs du développement, paree que, comme nous l'avons déjà noté, le développement est un processus qui, pour être véritable, doit concerner l'ensemble de la société, et cela n'est possible que si tous les secteurs y participent en se développant eux-mêmes et en contribuant au développement en genéral. Celui des OEP et d´autres formes d´économie solidaire sera donc considére comme une contribution substantielle et indispensable. Elle a substantielle et nécéssaire comme devrait l´être celle des travailleurs salariés dans l´amélioration de la productivité, la capacité et l´organisation sociale et syndicale, ou celle des professionnels et techniciens dans l´élargissement de leurs capacité de création de mise en œuvre et de diffusion des nouvelles technologies, de l´information et de la connaissance.
Regardons de près quelle est la contribution que peuvent apporter au développement les organisations populaires et les travailleurs. Si le premier palier du développement consiste à satisfaire les besoins fondamentaux de la population, il faut sans doute souligner l´importance de cette contribution. En effet ces organisations s'orientent directement vers cet objectif par la voie du déploiement de leurs propres capacités et ressources du fait de leur difficultcés de subsistance.
On s'est habitue à voir les OEP en tant qu´activité de subsistance, et pour cette raison à les précariser, à considérer qu'elles n´ont qu'une faible contribution dans la croissance économique et la transformation sociale. Cependant on considère qu'assurer la subsistance dans les conditions actuelles d'exclusion et de pauvrété extrème est encore un objectif à atteindre et qu´y parvenir serait en soi une avancée qualitative et importante de notre société. D'un autre coté, le seul fait que des milliers de familles, se trouvant dans une situation marginale, parviennent à l´autosubsistance et ce sans recourir à l´assistance de I'Etat ou sans être soumis aux conditions que leur impose le capital, serait une réussite formidable en ce qu'elle créerait les conditions ou les prémices d'un processus de développement auto-entretenu. Malheureusement, il n'est pas encore possible d'affirmer que les OEP permettent réellement l´autosubsistance de ses membres, même s´ils constribuent souvent de façon significative à atteindre cet objectif. Ce que nous voudrions mettre en valeur, c'est que l´autosubsistance implique un degré élevé de développement des ses capacites de travail et d'autogestion. Ce serait une erreur de minimiser cet état de fait, et plus encore de l'opposer à ce que seraient des activités de développement.
L'autre élément du développement auquel les OEP et autres formes coopératives et autogestionnaires peuvent contribuer significativement est l'augmentation de la disponibilité générale des ressources et, en particulier, I'obtention d'un niveau croissant d'emploi de la force de travail. L´organisation et la mise en activité de telles ressources situe les OEP existantes au centre de toute stratégie de développement parçe que –comme l´affirme A. O. Hirschman- «le développement ne consiste pas tant à savoir trouver les combinaisons optimales entre des ressources et des facteurs donnés, qu´a mettre à jour, pour le développement, les ressources et les capacités qui se trouvent cachées, dispersées ou mal employées». (6)
Une caractéristique significative des OEP du point de vue économique est, précisément, qu'elles rnobilisent des ressources économiques qui précédement étaient inactives. Ces organisations sont en mesure d´employer des ressources qui, par leur faible productivité en termes physiques ou financiers, sont laissées de côté par les entreprises capitalistes. Ceci est particulièrement vrai pour la force de travail, étant donné que dans les organisations solidaires les travailleurs moins qualifiés ou moins productifs, appelés «force de travail sécondaire» peuvent trouver un emploi. En même temps, cela permet l'emploi des personnes à temps partiel ou discontinu qui pourraient difficilement être employés dans d'autres secteurs. Cette pratique est économiquement viable, parce que les organisations solidaires opèrent avec un moindre coût de facteurs de production et parce que ses membres peuvent apporter et obtenir des valeurs et des bénéfices autres que financiers comme par exemple: service de formation, culturel, santé, etc..., ce qui fait partie du bénéfice global qui n´intéresse pas d'autres types d'entreprises. En plus, elle offre la possibilité de créer des postes pour au moins une partie des travailleurs, comme par exemple ceux qui sont hautement qualifiés et exercent des fonctions productives et assurent des services d'utilité sociale.
Des choses semblables peuvent être entreprises avec d´autres types de ressources: utilisation d´équipements et d'outils moins productifs, utilisation de la technologie traditionelle, des formes de gestion qui d´un point de vue capitaliste seraient considérées comme inéficaces, etc... En somme, il existe une économie populaire solidalre qui a une capacité économique basée sur la mise en œuvre des ressources marginales et, de ce fait, permet de maintenir des coûts d'opérationbas.
Mais, le fait le plus significatif est que les organisations économiques populaires, coopératives et autogestionnaires mettent en œuvre leurs capacites créatives, organisatrices et gestionnaires socialement disséminées et qui n'ont jamais été utilisées économiquement. Si elles arrivaient à réveiller et à déployer ce qu'on pourrait appeler «l´entrepreneur populaire», leur contribution au développement serait remarquable, dans la mesure où le facteur entrepreneur est consideré comme un des plus rares et des plus décisifs.
VII. L'EVALUATION DE L'EFFICACITE DANS L´ECONOMIE POPULAIRE SOLIDAIRE.
Un autre aspect important pciur comprendre l'apport que peuvent permettre ces formes économiques dans une stratégie de développement, se situe au niveau de l´efficacité avec laquelle sont mobilisés les moyens employés. Ce type d'organisation est souvent considéré comme inéfficace. Mais quand on la compares avec d'autres types d´entreprises, il ne faut pas oublier que les OEP utilisent des ressources que les autres ont dejà rejetées ou qu'ils ne sont simplement plus en mesure d'utiliser. En ce sens, il est évident que les OEP occupent des ressources humaines et matérielles de façon plus efficace que ne le font d'autres formes d'organisation économique... ou simplement ne prennent pas ces ressources en compte. De plus, il faut comprendre que le concept d'efficacité et que le mode d'évaluation de ces organisations sont différents des autres, puisqu'ils repondent à une rationalité economique spécifique. (7)
Dans l'économie populaire solidaire la relation entre les objets et les moyens, de même qu'entre les bénéfices et les coûts, dépasse le calcul strictement quantitatif. Objectifs et moyens se trouvent étroitement liés et parfois inséparables. Atteindre certains objectifs, comme par exemple la satisfaction des besoins fondamentaux peut également permettre la satisfaction des besoins de relations sociales et de vie collective, et vice et versa. L'emploi du temps peut ne pas se présenter nécessairement en tant que coût, mais être un objectif en soi.
Pour cette raison, le concept d'efficacité prend une dimension originale. Il n´est pas toujours possible de mesurer l'efficacité quantitativement, parce que les coûts et les bénéfices n'ont pas d'expression monétaire. L'évaluation de l´efficacité passe parfois par la prise en compte d'un processus de valorisation des membres de l'unité économique qui permettent la réussite d'objectifs complexes et l'utilisation des moyens disponibles. Cette valorisation inclue à la fois des aspects quantitatifs et qualitatifs, des éléments objectifs et subjectifs.
Les unités économiques solidaires offrent à leurs membres un ensemble de bénéfices et de satisfactions extra-économiques qui s'ajoutent à la valorisation économique globale que chaque membre effectue. Quand on mesure le produit fournit par ces organisations, il faut considérer non seulement la production physique, mais aussi un ensemble de services qui n'aurait pas été engendré, si les personnes avaient eu à les chercher en dehors de I'organisation, en auraient augmenté le coût économique et auraient occasionné une dépense de temps, d'argent, de travail, d'énergie, etc... Aussi du point de vue des coûts, le fontionnement de ces unités permet une épargne importante. Par exemple, la gestion collective et participative, qui implique un certain coût économique, peut constituer un moyen de satisfaction de certains besoins de cohabitation et de développement personnel et culturel. La même organisation basee sur le bénévolat permet une réduction des coûts d'information et de communication, qui ne sont pas gratutits dans le marché et les échanges. Le travail, qui est un coût, une dépense de temps et d'énérgie, en devenant autocontrôlé, peut permettre une forme de développement personnel, surtout s'iI y a un contenu créatif, comme c'est le cas dans la production artisanale.
C´est pour cela que les unités économiques du secteur solidaire peuvent souvent utiliser les ressources non employées par d'autres secteurs, et se trouvent face à un paradoxe dans la mesure où, malgré I'utilisation de ressources d'une moindre productivité, elles sont parfois en condition de produire potir le marché et être en compétitivité, en offrant leurs produits à des prix inférieurs à ceux qu'offrent les entreprises modernes de haut rendement.
VIII. SUR LE MODE D´ACCUMULATION DANS LES ORGANISATIONS ECONOMIQUES POPULAIRES.
Il a été signalé que les OEP en tant qu'organisations de subsistance pourraient expérimenter des processus d'accumulation. Ceci est un point important à mettre en relation avec la contribution qu'elles peuvent apporter au développement, dans la mesure où cela implique une production d'excédents qui pourraient être investis en termes productifs. Au-delà de l'imprécision conceptuelle de cette affirmation, il faut prendre en compte ce qui suit: dans la mesure où ces unités économiques établissent avec des tiers un rapport de marché, elles ont la possibilité d'accumuler les excédents non consommés, former un capital de réserve, faire des investissements productifs dans la même unité, etc... Sans doute, ce type d´accumulation est très peu significatif dans l´état actuel des OEP, mais il ne faut pas s´étonner qu´en termes proportionnels le coefficient d´investissement soit dans certaines unités populaires, dans les coopératives et les entreprises autogestionnaires, plus élevé que celui des entreprises d"autre type et de l´économie nationale dans son ensemble.
De surcroit, il faut considérer que la nature principale de l´accumulation dans l´économie populaire solidaire consiste à développer les valeurs, les capacités et les énergies créatrices des acteurs qui participent à ces tâches. Cette multiplication des capacités et des ressources humaines: de la force de travail par la voie de la formation et de I'exercice du travail; des forces technologiques par les différents mécanismes de I'information et de la communication que ces organisations créent; des capacites organisatrices, de direction et de gestion par la participation et l´autogestion, etc... peut être comprise comme un processus permanent d´investissement productif propre et particulier à ce type d'économie populaire et solidaire.
Nous revenons ainsi au problème macro-économique du développement, qui est également valable pour chaque unité de production: il est indispensable de dépasser la croyance que le seul investissement valable est celui qui s´effectue avec des ressources financières et du capital. MaIgré l'absence de médiation monétaire, il est nécessaire de reconnaître une véritable accumulation et un véritable investissement là où existe une élévation des capacites productrices, une augmentation quantitative et qualitative des facteurs économiques, qui se traduit par un accroissement de la productivité en termes de bien-être humain. Voilà l´essentiel du développement.
Comme conclusion à cette brève et schématique analyse de I'importance de l´économie populaire solidaire dans le déploiement d'un développement alternatif, nous proposons une nouvelle attitude intellectuelle et méthodologique. Plutôt que de se demander si les OEP sont ou ne sont pas des organisations stables et dynamiques, ou si elles peuvent ou ne peuvent pas contribuer au développement, il faut axer la réflexion sur la découverte des potentialités qui permettent d'identifier la façon de les rendre opérationnelles et réelles. Transformer, donc, les questions qui ont dominé le débat sur les OEP et l'autogestion, dans ces nouveaux termes: De quelle manière le déploiement des potentialités transformatrices que possédent ces formes d'organisation économique populaire est-il possible? Comment élever la croissance des nouveaux modes de penser, de sentir, d´agir et de prendre contact avec les autres qui sont à l´état de germe dans ce processus d'organisation? Que faire pour transformer cette stratégie de subsistance en une alternative efficace de développement?
NOTES
* Extrait de l'article original en espagnol «Las Organizaciones Econornicas Populares MAS ALLA DE LA SUBSISTENCIA», Programme d'Economie du Travail (PET), Santiago du Chili 1985.
** Chercheur chilien du Programme d'Economie du Travail (PET) de l'Académie d'Humanisme Chrétienne à Santiago.
(1) Voir «Las organizaciones economicas populares: una estrategia frente
a la crisis», PET, avril 1983 et «Las organizaciones economicas
populares en la nueva coyuntura economica», PET, mai 1984.
(2) «Le développement peut être défini comme un changement quelconque dans l'état ou la condition globale d'une société qui augmente sa productivité en terme de bien-être humain» (K.E. Boulding). Avec cette définition, qu'expriment synthétiquement les différents éléments avec lesquels nous avons caractérisé le développement voulu, la majorité des économistes seront d'accord. Les difficultés commencent quand il faut disposer d´indices quantitatifs du bien-être humain, spécialement si le choix de certains indices est absurde comme le choix «de revenu réel par tête».
(3) K. E. Boulding, «La economía del amor y del temor», Alianza editorial, 1973, pags. 122- 123. Chile.
(4) Pour une description et une analyse du degré de ségrégation qui a atteint la société chilienne voir C. Hardy et L. Razeto, «Los nuevos actores y prácticas populares: desafíos a la concertation». Matériels pour la discusion du CED, 1984, Chile.
(5) Note de la rédaction: dans I'originale le concept est «clase empresarial».
(6) A. O. Hirschman, «La estrategia de desarrollo economico», F.C.E., pág. 17, 1961, Mexique.
(7) Pour une explication large sur la rationalité spécifique de l'économie solidaire, voir Luis Razeto Migliaro, «Economía de solidaridad y mercado democratico, Libro 1», PET-AHC, 1984. Sur la logique opérationnelle des ateliers de subsistance et des entreprises autogestionnaires de travailleurs, voir L. Razeto «Empresa de trabajadores y economia de mercado», PET-AHC, 1982.